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PHOTO
ANDRÉ BOUCHER
LA VÉRITÉ DES MURS ÉCAILLÉS
Par André Seleanu 17-11-2008
André Boucher se sert de l’art photographique pour engager une forme de dialogue amoureux avec la peinture abstraite. La mise en forme d’un espace pictural gouverne en grande partie ses œuvres. Cette rencontre de deux esthétiques inscrit la photographie d’André Boucher dans un fort courant contemporain de convergence des genres artistiques : ainsi, la peinture mime souvent la précision de la photo dans toute une gamme d’expressions hyperréalistes, et la photo actuelle se pare à son tour de vertus picturales. C’est cette dernière voie qu’a empruntée André Boucher. Son tempérament de peintre est d’ailleurs bien servi par les récents progrès de la technologie photographique.
En prenant un certain recul physique devant ces grands formats, nous croyons découvrir des toiles abstraites. Nous voyons des formes géométriques irrégulières, des découpages originaux, un jeu chromatique qui préfère les couleurs primaires. La lumière qui éclaire ses compositions est chaude et directe, elle baigne au ras des couleurs et suggère doucement l’aura du voyage en contrées exotiques. Les clichés pris à la Havane en 2004 inspirent nos fantaisies de voyage, ainsi que des associations picturales.
Certains éléments brouillent un peu les pistes, nous avertissant d’une éventuelle illusion optique. La lumière des images paraît trop crue tout en possédant une certaine uniformité ; les ombres sont trop prégnantes ; les textures, loin de se profiler en relief, représentent plutôt un trompe l’œil. Nous observons que les œuvres sont installés dans des caisses vitrées. En nous rapprochant, nous découvrons une foule de détails chaotiques qui dépassent les visées, et même la prouesse technique d’un peintre : partout, il y a des craquelures qui traversent les images et des granulations éparpillées sur les surfaces.
Évidemment, il s’agit de photos - nous découvrons que le photographe aime s’attarder sur des vieilles murailles aux teintes chaleureuses. Le temps y a fait son travail : la peinture s’écaille, et la pierre et la maçonnerie sont fissurées en patterns aléatoires. C’est un univers surréaliste que nous découvrons à travers cette alchimie visuelle d’une peinture qui moisit sur des vieux murs. Les clichés de Boucher s’inscrivent d’ailleurs dans notre mémoire un peu à l’image de toiles.
La photo d’André Boucher se détourne de son rôle habituel de présenter des situations ou d’évoquer des volumes : elle évite la perspective et adopte l’aplat de la peinture moderne. Il n’y reste qu’une trace de la troisième dimension, dans les ombres qui accompagnent les fentes et craquelures.
La photo et le métissage des genres
Boucher participe dans un processus de réappropriation, de « déterritorialisation » post-moderne du rôle spécifique de la photo : métissage des genres qui, selon l’interprétation de l’historien de l’art argentin Nestor García Canclini, « passe du champ ethnique au domaine de la culture ». (1)
Avec insistance, cette photo nous donne la sensation d’une peinture moderne ou contemporaine, celle peut-être du lyrisme de l’école de Paris des années cinquante, ou encore de l’expressionnisme abstrait… nous pensons à un Hans Hoffman, aux géométries poétiques de Serge Poliakoff, aux signes de Keith Haring… Grâce au hyperréalisme de sa technique photographique, Boucher s’ouvre sur l’espace pictural moderniste. L’artiste possède une banque mentale d’images des mises en scène de la peinture moderne. Dans des fragments des « murs écaillés » de La Havane, sa vision poétique peut découvrir la vie intérieure d’une toile de Riopelle.
Tour à tour, photographe de presse pour le journal Le Soleil de Québec au cours des années soixante-dix, par la suite réalisateur de documentaires pour la télévision, Boucher est très conscient de l’importance de la technique pour réaliser ses visées. Afin de capter la richesse visuelle des murs, Boucher utilise les meilleurs objectifs photographiques : des appareils Hasselblad, numériques, ainsi qu’à pellicule argentique. Les images très « brouillées » que nous voyons, sont en fait des visions à haute définition de murs granuleux et fissurés.
« Je ne suis pas de l’école des photos floues. J’aime le piqué de l’image », précise l’artiste. Il aime s’accompagner d’une panoplie d’appareils photo, dont il se sert d’une manière qui convient à la lumière et au motif choisi. « Quand la profondeur de champs est adéquate, la photo est belle à regarder », de souligner Boucher.
Le réalisme du fragment
À sa façon, il est un photographe « réaliste ». Ses cadres grand format nous rappellent que les styles, qu’il s’agisse de pointillisme, de néo-expressionnisme, de fauvisme, d’expressions gestuelles… possèdent des troublantes correspondances dans les fragments, les sections de surface saisies en photo par Boucher. La texture, la graine, les formes géométriques, les tonalités des vieux murs parlent d’un « réalisme » dans une certaine lecture de l’art abstrait. Cette photo crée une perspective inédite sur la peinture.
La photo est aujourd’hui souvent assimilée à une « perte de l’aura » de l’œuvre d’art, à la sérialité de la « production », dans une tradition de commentaire déjà assez ample depuis Walter Benjamin. Pour ce qui est du travail d’André Boucher, c’est tout le contraire. Ce travail qui est marqué par l’authenticité, s’élève au-dessus de l’anonymat et de la sérialité.
Il ne s’agit ni de commentaire, ni de réflexion sur la peinture. Les clichés semblent posséder leur « âme ». L’artiste ne prend pas de « distance critique » par rapport à l’objet de son travail. « J’aime le viscéral, l’organique, l’objet qui porte l’empreinte du temps », dit Boucher. Il cherche « l’unique, une forme de mystère », des choses. Aucune trace de simulacre. Sa photo représente une tentative ardue, un processus presque sans fin, de découvrir des correspondances secrètes dans la nature, la vérité de l’humble matériau, des surfaces marquées par le temps.
COMMENTAIRE SUR QUATRE IMAGES
La Habana libre suite 19 p.117
André Boucher prend à La Havane une série de clichés qui nous ramène au travail de Riopelle des années cinquante. Homme d’émotion, le photographe reconnaît volontiers une dette esthétique envers Riopelle. À l’image des œuvres du peintre québécois, la présence chamanique de la nature peut aussi être retrouvée dans les compositions photographiques d’André Boucher, qui ajoute : « Pour moi, l’influence de Riopelle tient à la nature… aux animaux.» Il découvre un peu de la nature nordique dans les murs moisis de La Havane. Et l’on pense aux Grands mosaïques de Riopelle des années cinquante. De la technique des mosaïques, l’on découvre des traces dans les structures photographiées par Boucher. Il partage quelques couleurs avec la palette de Riopelle : rouge violet, le brun foncé, le noir, le bleu cobalt… N’y voit-on pas dans la forte composition horizontale la forêt et les nuages ? Dans les murailles croulantes de La Havane, l’on décèle peut-être des échos de la technique all-over en couches multiples de Riopelle.
« Il y a aussi une fête pour l’inachevé, un inachevé qui serait définitif. Le vent qui se lève d’un coin de l’horizon ne le dissipera pas ; au contraire c’est lui, le toujours perfectible en fonction du désir, qui brisera le vent. Tout chez Riopelle s’éclaire du soleil des grands bois où les feuilles tombent comme un biscuit de neige trempé au xérès.»(2)
Rebuts de pacotille (Montréal) 
Les corps photographiés sont un peu ambigus, mais on sent bien qu’il s’agit de rebuts de la société de consommation, arrangés dans un bel équilibre de tons primaires et secondaires. L’on y note vaguement une marque de boisson gazeuse et une étiquette informatique sur un emballage de supermarché. La composition est raffermie par des lignes de composition directionnelles qui convergent en flèche. Le moisi est présent, l’on sent presque une odeur, presque une énergie.
Nous sommes dans le domaine de l’arte povera, mais dans celui de l’art povera photographiée. Parfois, l’arte povera est assimilé à une forme de matérialisme spirituel, c’est-à-dire à une révélation du mystère de l’existence dans les objets les plus banals, les plus insignifiants, les plus quotidiens. L’artiste choisit de photographier la richesse des matériaux pauvres. L’on peut aussi rattacher à cette photo sa préoccupation avec l’aura de l’organique.
Pelure de fer « Lorsque je travaille, je me mets dans un état de spontanéité », me dit André Boucher. Les formes sont dans la nature. Notons les tons primaires chauds de cet arrangement de tendance oblique, le fort mouvement des diagonales, traits structurants qui montent et descendent. En haut à droite, un triangle en aluminium aux forts reflets métalliques « refroidit » un peu cette composition. En regardant cette image, je ne peux m’empêcher de penser à la chambre de Wilson, la chambre à bulles, instrument pour photographier la trajectoire de particules élémentaires électriquement chargées.
En peinture, nous avons vu quelque part ces compositions géométriques… mais où encore ? La photo d’André Boucher évoque d’une manière caractéristique et indéterminée l’art du vingtième siècle. On pense peut-être à l’abstraction d’un Serge Poliakoff de l’École de Paris ou peut-être aux canevas de configuration géométrique d’un Alberto Burri…
Firma Suite 71, La Havane p.61
Bodeguita del Medio est un célèbre bar restaurant du centre de La Havane, depuis longtemps lieu culte consacré dans la mémoire littéraire et touristique grâce à sa fréquentation assidue par Hemingway, qui séjournait fréquemment à Cuba. Selon une coutume établie dans les bars des villes hispaniques des Caraïbes, les murs de la Bodeguita del Medio sont tapissés de photos d’hôtes fameux et moins fameux qui auraient pu la visiter, ainsi que de nombreuses signatures griffonnées directement sur les murs.
André Boucher a pris environ vingt-et-un clichés de détails de ces signatures en couleurs vives, très passionnées, qui captent l’émotivité de Cuba. Notons les tons de rouge entre sang et vermeil presque éclaboussés à travers le champ optique, les mauves et les bleus qui les équilibrent, sans parler d’un bleu noir foncé. Boucher évoque aussi le bleu et le rouge partagés par les drapeaux cubain et américain, symboles d’un conflit épique, irrationnel. Côté peinture, une forte gestualité est suggérée – les noms de Cy Twombly, Karl Appel, Francine Simonin…nous caressent la mémoire, telle une brise des Antilles.
Références
- Nestor García Canclini Hybrid Cultures : Strategies for Entering and Learning Modernity Minneapolis, University of Minnesota Press 1995
- André Breton Le Surréalisme et la peinture, Riopelle, aparté Gallimard 2002 p.284
- Épreuves du temps
- Photographie André Boucher
- Centre des Arts Contemporains de Montréal
- Du 1er octobre au 30 novembre 2008
- 4742 Rue Saint-Dominique, Montréal
- Tel. 514 842-4300
- www.andreboucher.com
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